Le triangle de Karpman, aussi appelé triangle dramatique, décrit trois rôles que des personnes en conflit endossent tour à tour : le Persécuteur, qui accuse, le Sauveur, qui vient au secours sans qu’on le lui demande, et la Victime, qui se sent impuissante. Le psychiatre Stephen Karpman l’a publié en 1968 dans le bulletin de l’analyse transactionnelle. C’est un outil de lecture des relations, pas un diagnostic, et son intérêt tient surtout à une idée : les rôles tournent.
Cette page explique d’où vient le modèle et ce que dit réellement l’article d’origine, comment les rôles basculent dans un couple ou une famille, ce que la recherche a mesuré et ce qu’elle n’a pas mesuré, dans quels cas il ne faut pas s’en servir, et comment en sortir. Elle précise aussi la place que peut prendre l’hypnose, et celle qu’elle ne prend pas.
Points clés
- Trois rôles, Persécuteur, Sauveur et Victime, que chacun peut occuper tour à tour : ce sont des places dans une relation, pas des types de personnalité.
- Dans son article de 1968, Karpman pose une règle simple : il n’y a pas de drame sans changement de rôle. C’est la bascule qui fait le conflit.
- La seule validation d’un questionnaire mesurant ces rôles que nous ayons trouvée porte sur trois échantillons d’adultes (326, 342 et 301 personnes) ; le rôle de Victime y est le plus lié à l’anxiété, au stress et à la dépression.
- Le modèle ne s’applique pas aux violences : une personne victime de violences ne joue pas un rôle. Le 3919 écoute, informe et oriente, le 17 répond aux urgences.
- En sortir passe par des demandes claires, des limites posées sans punir et une aide qui laisse l’autre responsable ; l’hypnose n’intervient qu’en complément.
Trois rôles, une même pièce qui se rejoue
Le modèle décrit une scène que beaucoup reconnaissent sans l’avoir jamais nommée. Quelqu’un se plaint d’une situation sur laquelle il dit n’avoir aucune prise. Un autre accourt pour l’aider, souvent sans qu’on le lui ait demandé. Un troisième, ou l’un des deux, désigne un coupable. La conversation tourne, s’échauffe, et chacun en sort avec le sentiment d’avoir été incompris.
Karpman a donné un nom à chacune de ces positions. Il les écrit avec une majuscule, pour bien marquer qu’il s’agit de rôles et non de personnes réelles. Le Persécuteur n’est pas forcément quelqu’un de méchant, la Victime n’est pas forcément quelqu’un qui souffre plus que les autres, et le Sauveur n’est pas forcément quelqu’un de généreux. Ce sont des places que l’on prend dans un échange, souvent sans s’en rendre compte.
| Rôle | Ce qu’il dit, en substance | Ce qu’il cherche | Ce qu’il entretient |
|---|---|---|---|
| Persécuteur | « C’est ta faute » | Avoir raison, garder le contrôle | La position de Victime de l’autre |
| Sauveur | « Laisse, je m’en occupe » | Être utile, indispensable, reconnu | L’incapacité de celui qu’il aide |
| Victime | « Je n’y arrive pas, ce n’est pas de ma faute » | Être pris en charge, être plaint | L’appel à un Sauveur, et parfois à un Persécuteur |
Chaque rôle a besoin des deux autres pour exister. Un Sauveur sans Victime n’a personne à sauver, une Victime sans Persécuteur n’a rien à subir, un Persécuteur sans Victime n’a personne à accuser. C’est ce qui rend la configuration si stable : dès que l’un des trois prend sa place, il invite les autres à prendre la leur. Et comme on le verra plus loin, celui qui refuse durablement l’une de ces places défait le jeu.
D’où vient le modèle
Un élève d’Eric Berne
Stephen Karpman est un médecin psychiatre américain, membre du séminaire d’analyse transactionnelle de San Francisco animé par Eric Berne. L’analyse transactionnelle est une théorie de la personnalité et de la communication développée par Berne, qui a fondé l’association internationale de la discipline au début des années 1960. Son ouvrage le plus connu, « Des jeux et des hommes », publié aux États-Unis en 1964, décrit les « jeux psychologiques », ces échanges répétitifs qui finissent toujours de la même façon et laissent chacun insatisfait.
Le triangle de Karpman vient de là. Il propose une façon visuelle de lire ces jeux : au lieu de décrire chaque échange pas à pas, on repère qui occupe quelle place, et à quel moment il en change. C’est pour cette raison qu’on le retrouve aujourd’hui dans des contextes très différents, en thérapie comme en formation au management, et que la plupart des textes qui le citent ne remontent jamais à sa source.
Des notes de 1965 à l’article de 1968
Karpman a raconté la naissance du modèle dans le discours qu’il a prononcé en recevant le prix scientifique Eric Berne, en 1972. Ses premières notes datent de janvier 1965. Il cherchait alors, en griffonnant des schémas, comment un attaquant de football américain pouvait tromper un défenseur. Il a ensuite essayé d’écrire des scénarios de fiction à partir de rôles tirés au hasard, puis s’est mis à appliquer ses dessins aux patients qu’il recevait en 1966 et 1967.
Le déclic de l’écriture est venu d’un film, « La Vallée des poupées », dont les personnages ne cessent de changer de rôle et de lieu. Karpman a envoyé un premier jet à Berne, qui le lui a renvoyé en lui conseillant de le reprendre, parce que les gens allaient le citer pendant longtemps. L’article est paru en avril 1968 dans le Transactional Analysis Bulletin, volume 7, numéro 26, aux pages 39 à 43.
Ce que dit vraiment l’article de 1968
L’article s’intitule « Fairy tales and script drama analysis », contes de fées et analyse du drame dans le scénario de vie. Son point de départ surprend souvent ceux qui découvrent le triangle par des formations en entreprise : Karpman ne parle ni de bureau ni de manager. Il part des contes que l’on lit aux enfants, et de l’idée qu’ils fournissent des rôles tout faits que certaines personnes rejouent ensuite dans leur vie.
La phrase centrale tient en une ligne : il n’y a pas de drame sans changement de rôle. Le triangle ne décrit donc pas trois personnages figés, il décrit des bascules. Karpman parle même de la vitesse du drame, le nombre de changements sur une période donnée, et de son amplitude, l’écart entre les positions occupées avant et après la bascule. Un échange sans bascule est ennuyeux, un échange où les rôles s’inversent sans cesse devient épuisant.

Ses exemples sont tirés des contes. Dans le Petit Chaperon rouge, l’héroïne commence en Sauveur, puisqu’elle apporte à manger à sa grand-mère, devient Victime du loup, puis est secourue par le bûcheron, qui est à la fois Persécuteur du loup et Sauveur des deux femmes. Dans Cendrillon, Karpman compte huit changements de rôle pour l’héroïne, persécutée puis secourue à plusieurs reprises. Le Joueur de flûte de Hamelin, d’abord sauveur de la ville, finit par en persécuter les enfants quand le maire refuse de le payer.
L’article fait aussi le lien avec les jeux de Berne. Dans le jeu que Berne appelle « J’essaie seulement de t’aider », il n’y a qu’une seule rotation du triangle : la Victime devient Persécuteur en reprochant à celui qui l’aide de ne servir à rien, et le Sauveur devient la nouvelle Victime. Ce mouvement, que tout le monde a vécu un jour, est exactement ce que le triangle permet de voir venir.
Les trois places, vues de l’intérieur
La Victime
La Victime se vit comme impuissante. Elle décrit ses difficultés en insistant sur ce qui ne dépend pas d’elle, et sollicite l’aide des autres, parfois sans la formuler. Ce qui la maintient dans ce rôle n’est pas un calcul : c’est souvent la conviction sincère de ne pas avoir les ressources nécessaires. Le rôle apporte aussi de l’attention, et il dispense de prendre une décision difficile.
Le signe le plus caractéristique est le « oui, mais » : chaque solution proposée reçoit une bonne raison de ne pas marcher. Celui qui aide finit par s’agacer, et la Victime se sent alors accusée, ce qui confirme son sentiment de départ. Ce rôle n’a rien à voir avec le fait d’être réellement victime d’un événement ou d’une personne, comme le précise la section sur les limites du modèle.
Le Sauveur
Le Sauveur aide, mais d’une façon particulière : il fait à la place de l’autre, sans qu’on le lui ait demandé, ou plus qu’on ne le lui a demandé. Il se sent responsable du bien-être de son entourage et coupable s’il n’intervient pas. Son aide est sincère, et c’est ce qui la rend difficile à remettre en question. Elle a pourtant un effet pervers : elle confirme à l’autre qu’il n’est pas capable de s’en sortir seul.
Quand ce fonctionnement devient une habitude qui déborde sur toute la vie, on parle couramment de syndrome du sauveur. Ce n’est pas un diagnostic non plus, mais c’est la porte d’entrée la plus fréquente dans le triangle : beaucoup de personnes qui consultent pour des relations épuisantes se reconnaissent d’abord dans ce rôle, et découvrent ensuite qu’elles occupent aussi les deux autres.
Le Persécuteur
Le Persécuteur accuse, critique, contrôle. Il pointe ce qui ne va pas, souvent avec le sentiment d’être le seul à voir clair ou à dire la vérité. Il peut aussi être celui qui, à force de frustration, finit par exploser. C’est le rôle que personne ne revendique : on se vit rarement comme Persécuteur, on se vit plutôt comme quelqu’un qui réagit enfin à ce qu’il a trop longtemps supporté.
Le sommet du Persécuteur n’est d’ailleurs pas toujours occupé par une personne : une addiction, une maladie ou une situation peut y être placée, et désignée comme la cause de tout. Ce glissement compte, parce qu’il permet à deux personnes de rester ensemble dans le triangle en se répartissant les places de Victime et de Sauveur autour d’un problème commun.
Comment les rôles basculent
La bascule est le cœur du modèle, et elle se comprend mieux sur un exemple. Le scénario ci-dessous est construit pour illustrer le mécanisme, il ne décrit pas une personne réelle. Il montre un couple dont chacun des deux membres passe par les trois places en une seule soirée, sans qu’aucun ne l’ait voulu.
| Étape | Ce qui se passe | Rôles |
|---|---|---|
| 1 | Léa rentre épuisée et dit qu’elle n’en peut plus de son travail et qu’elle ne s’en sortira jamais. | Léa en Victime |
| 2 | Marc propose aussitôt de lui chercher un autre poste et de rédiger sa lettre de démission. | Marc en Sauveur |
| 3 | Léa répond qu’il ne comprend rien et qu’il veut toujours tout décider à sa place. | Léa passe Persécuteur |
| 4 | Marc se sent injustement accusé : « Je voulais juste t’aider, c’est toujours pareil avec toi. » | Marc passe Victime |
| 5 | Léa, culpabilisée, s’excuse et cherche à le consoler. | Léa passe Sauveur |
Aucun des deux n’est de mauvaise foi. Léa avait besoin d’être écoutée, pas d’un plan d’action. Marc voulait réellement l’aider. Mais ni l’un ni l’autre n’a formulé ce qu’il attendait, et chacun a répondu à ce qu’il croyait entendre. C’est ce que Karpman appelle le drame : la même scène, rejouée avec d’autres mots, et la même impression amère à la fin.
On reconnaît une bascule à un changement brusque de ton ou de reproche. Le passage du « je voulais t’aider » au « après tout ce que j’ai fait pour toi » signale presque toujours un Sauveur qui devient Victime. Le passage du « aide-moi » au « tu ne sers à rien » signale une Victime qui devient Persécuteur.
Dans le couple
Le couple est le terrain où le triangle se rejoue le plus souvent, parce qu’il réunit deux personnes qui comptent l’une sur l’autre et qui ont chacune une histoire. Le triangle n’y suppose pas trois personnes : deux suffisent, puisque chacune peut occuper deux places successives, et le troisième sommet est parfois occupé par un tiers, une belle-famille, un ex, un enfant ou un problème.
Certaines configurations reviennent souvent. Un partenaire se pose durablement en Sauveur d’un conjoint en difficulté, puis s’épuise et lui reproche de ne jamais changer. Un autre attend de l’autre qu’il le rende heureux, et vit chaque déception comme une agression. Quand l’un des deux ne peut plus concevoir sa vie sans l’autre, le triangle se combine souvent avec la dépendance affective, qui rend la sortie du jeu d’autant plus menaçante.
Le tiers joue souvent un rôle décisif. Une belle-mère critiquée par l’un des conjoints devient le Persécuteur commode d’une dispute, pendant que l’autre conjoint se retrouve à défendre tantôt sa mère, tantôt son partenaire, et finit accusé par les deux. Le même schéma se retrouve avec un ex qui appelle trop souvent, un enfant pris à témoin ou un ami qui console l’un des deux. Tant que le conflit passe par cette troisième personne, le couple évite de parler directement de ce qui le divise, et la scène peut se répéter indéfiniment.
Le triangle est aussi fréquemment évoqué dans les relations toxiques, où chacun occupe successivement les trois places et où les disputes se répètent à l’identique. Il aide à comprendre comment deux personnes peuvent se faire du mal sans que l’une soit entièrement responsable. Mais cette lecture a une limite nette, qui fait l’objet d’une section plus bas : elle ne vaut plus dès qu’il y a emprise ou violence.
Dans la famille
Pour l’analyse transactionnelle, c’est dans la famille d’origine que chacun apprend ses rôles de prédilection. Un enfant qui obtient de l’attention en se montrant fragile, un autre qui est félicité pour prendre soin de ses frères et sœurs, un troisième qui n’est entendu que lorsqu’il se met en colère : chacun repart à l’âge adulte avec une place qu’il connaît bien. C’est une hypothèse de travail clinique, pas un mécanisme démontré par la recherche.
Karpman a lui-même dessiné un triangle propre à la famille marquée par l’alcool. Le buveur y occupe la place du Persécuteur, le conjoint celle du Sauveur, qu’il appelle codépendant, et l’enfant devenu adulte celle de la Victime. Il y ajoute les quatre rôles d’enfant souvent décrits dans ces familles : le bouc émissaire, le héros, la mascotte et l’enfant perdu. Le conjoint, trop doux ou trop dur selon les moments, finit selon lui par entretenir la consommation qu’il combat.
Cette configuration rejoint ce que l’on appelle aujourd’hui la codépendance, ce fonctionnement de l’entourage d’une personne dépendante qui s’organise autour de sa consommation. La page qui lui est consacrée rappelle que la notion est utile mais discutée, et présente les dispositifs d’aide réservés aux proches en France.
Entre parents et adolescents, le triangle prend souvent la forme suivante : un parent reproche, l’autre protège, l’adolescent se plaint de l’un auprès de l’autre, et les rôles tournent au fil des crises. Le repérer ne règle pas le conflit, mais permet de cesser de se répartir les places de « méchant » et de « gentil » entre les deux parents.
Et au travail ?
Une grande partie de ce qui s’écrit en français sur le triangle concerne le management, et pour cause : le modèle est enseigné dans de nombreuses formations à la gestion des conflits. Le collègue qui se plaint sans jamais accepter de solution, le manager qui fait le travail de son équipe pour « éviter les problèmes », le responsable qui humilie en réunion en sont les figures habituelles.
Les mécanismes sont les mêmes qu’en famille, avec une différence de taille : au travail, les rôles sont aussi encadrés par une hiérarchie, des règles et des obligations de l’employeur. Une situation de harcèlement ne se résout pas par un changement de posture de la personne qui le subit. Comme pour les violences conjugales, le triangle ne doit jamais servir à renvoyer la responsabilité vers elle.
Comment savoir si vous êtes pris dans le triangle
Personne n’est dans le triangle en permanence, et tout le monde y entre un jour ou l’autre. Les signes suivants n’ont aucune valeur de diagnostic : ils aident seulement à repérer un échange qui risque de tourner en rond. Leur répétition avec les mêmes personnes compte plus que chacun pris isolément.
- La même dispute revient, avec d’autres mots, et vous savez d’avance comment elle va finir.
- Vous aidez sans qu’on vous l’ait demandé, puis vous vous sentez mal récompensé de vos efforts.
- Vous vous plaignez d’une situation tout en écartant chaque solution qu’on vous propose.
- Vous passez de la culpabilité à la colère en quelques phrases, face à la même personne.
- Vous parlez d’un tiers absent, pour le plaindre ou pour l’accuser, plutôt que de parler à la personne concernée.
- Vous sortez de l’échange avec un sentiment familier d’injustice, d’épuisement ou d’incompréhension.
Une question simple aide à situer la place que vous occupez : à ce moment précis, est-ce que je demande quelque chose clairement, est-ce que je fais à la place de l’autre, ou est-ce que j’accuse ? Les trois réponses correspondent aux trois sommets. La plupart des personnes découvrent qu’elles ont un rôle de départ préféré, et qu’elles passent ensuite par les deux autres.
Ce que la recherche en dit, et ce qu’elle ne dit pas
Le triangle est un modèle clinique né dans un séminaire de thérapeutes, pas le résultat d’un programme de recherche. Il n’a jamais fait l’objet d’essais montrant qu’il décrit fidèlement les conflits, ni que le repérer suffit à les réduire. Au 7 octobre 2026, une recherche de l’expression exacte « drama triangle » dans la base médicale PubMed renvoie sept références, pour un modèle repris dans un très grand nombre de pages de vulgarisation.
Une étude fait exception. En 2022, les chercheurs Andrew Lac et Candice Donaldson ont publié la validation d’un questionnaire mesurant les trois rôles, dans le Journal of Interpersonal Violence. Ils l’ont testé sur trois échantillons d’adultes indépendants les uns des autres, de 326, 342 et 301 personnes. Les analyses ont confirmé une structure en trois facteurs, qui correspond aux rôles de Victime, de Sauveur et de Persécuteur.
Les auteurs ont aussi comparé les scores à des mesures déjà validées. Les rôles du triangle tendaient à être associés à un attachement non sécure, à davantage d’anxiété, de stress, de dépression et d’émotions négatives, avec des résultats variables selon le rôle. Le rôle de Victime était celui qui était le plus nettement lié à ces difficultés. Le lien avec les styles d’attachement rejoint ce que décrit la page consacrée à l’attachement anxieux.
Le prix scientifique Eric Berne reçu par Karpman en 1972 est souvent cité comme une caution. Il récompense une contribution jugée importante par les membres de l’association d’analyse transactionnelle, ce qui dit l’influence du modèle dans ce milieu. Ce n’est pas une évaluation de sa validité au sens de la recherche clinique, et l’article de 1968 lui-même ne contient aucune donnée chiffrée sur des patients.
Ces résultats ont des limites qu’il faut dire. Ce sont des associations mesurées par questionnaire à un moment donné : elles ne montrent pas que le rôle entraîne l’anxiété, ni l’inverse. L’étude a été menée par une seule équipe, aux États-Unis, et les auteurs eux-mêmes présentent leur outil comme une base pour des recherches futures. Le triangle reste donc ce qu’il était en 1968 : une grille de lecture utile, à ne pas présenter comme un fait établi.
Les limites du modèle : quand il ne faut pas s’en servir
Le triangle décrit des échanges entre adultes qui disposent chacun d’une marge de choix. Il ne s’applique pas aux situations d’urgence : celui qui porte secours à une personne en danger n’est pas un Sauveur au sens du modèle, il fait ce qu’il faut. Il ne s’applique pas non plus aux personnes qui ne peuvent pas s’occuper d’elles-mêmes, comme un enfant en bas âge ou un proche gravement malade.
Surtout, il ne s’applique pas aux violences. Une personne qui subit des violences physiques, sexuelles, psychologiques ou économiques n’occupe pas le rôle de Victime : elle est victime, au sens plein du terme, et la responsabilité appartient à l’auteur. Utiliser le triangle pour lui expliquer qu’elle « joue un rôle » ou qu’elle « entretient le jeu » revient à retourner la culpabilité contre elle. Aucun professionnel sérieux ne s’en sert de cette façon.
Si vous vivez des violences au sein du couple, ou si vous vous inquiétez pour une proche, le 3919, Violences Femmes Info, est un numéro national d’écoute, d’information et d’orientation, anonyme et gratuit. Ce n’est pas un numéro d’urgence : en cas de danger immédiat, appelez le 17. Ces ressources passent avant toute démarche d’accompagnement en cabinet.
Une dernière limite tient à l’usage quotidien du modèle. Coller l’étiquette de Persécuteur ou de Victime à un proche pendant une dispute est déjà une façon de l’accuser, donc de rentrer dans le triangle. Le modèle sert à regarder sa propre place, pas à distribuer celle des autres.
Sortir du triangle
Sortir du triangle ne veut pas dire cesser d’aider, de se plaindre ou de dire ce qui ne va pas. Cela veut dire le faire autrement, depuis une position où chacun reste responsable de ce qui le concerne. Le plus souvent, il suffit qu’une seule personne cesse durablement de prendre la place attendue pour que la scène ne puisse plus se jouer comme avant.
Si vous êtes souvent en Sauveur
Avant d’aider, vérifiez qu’il y a une demande, et laquelle. « Qu’est-ce qui t’aiderait ? » protège mieux la relation que la meilleure des solutions apportée sans y être invité. Aidez avec l’autre plutôt qu’à sa place, et dites clairement ce que vous pouvez faire et ce que vous ne ferez pas. Un refus posé tôt évite le reproche qui viendra plus tard.
Si vous êtes souvent en Victime
Transformez la plainte en demande. « Je n’en peux plus » devient « j’aurais besoin que tu m’écoutes dix minutes sans me donner de conseil ». Distinguez ce qui dépend de vous de ce qui n’en dépend pas, même quand la part qui dépend de vous paraît minuscule. Et quand une solution vous est proposée, il est possible de la refuser simplement, sans avoir à démontrer qu’elle ne marchera pas.
Si vous êtes souvent en Persécuteur
Exprimez ce que vous voulez plutôt que ce que l’autre fait de travers. « J’ai besoin qu’on décide ensemble du budget » ouvre une discussion que « tu dépenses sans réfléchir » ferme d’emblée. Posez vos limites sans punir. Et quand la colère monte, demander une pause vaut mieux que de prononcer la phrase que vous savez déjà regretter.
Face à quelqu’un qui vous invite dans le jeu
On peut aussi refuser la place qu’un autre vous tend. Face à quelqu’un qui se pose en Victime, aidez-le à formuler ce qu’il attend : « qu’est-ce que tu voudrais que je fasse, ou que je ne fasse pas ? ». La question ne rejette pas sa difficulté, elle lui rend la responsabilité de sa demande. Face à quelqu’un qui se pose en Sauveur, remerciez-le de son intention et dites précisément ce dont vous avez besoin, quitte à décliner le reste.
Face à quelqu’un qui accuse, demandez-lui de préciser ce qu’il reproche et ce qu’il souhaite, plutôt que de vous justifier point par point ou de contre-attaquer. Une justification sans fin installe la place de la Victime, une riposte celle du Persécuteur. Dans les deux cas, parler des faits présents plutôt que des « toujours » et des « jamais » limite les bascules. Et si l’échange devient blessant, y mettre fin calmement est une façon légitime de se protéger.
Les modèles de sortie proposés après Karpman
En 1990, Acey Choy a publié dans le Transactional Analysis Journal un article intitulé « The Winner’s Triangle », le triangle du gagnant. Comme son titre l’indique, il oppose au triangle dramatique une configuration où chacun peut sortir du jeu. Un article publié en 2010 dans le Postgraduate Medical Journal présente les deux triangles côte à côte, le dramatique et celui du gagnant, comme des outils pour sortir des échanges frustrants entre des médecins encadrants et les internes qu’ils forment.
Karpman a lui-même poursuivi ce travail. Son livre « A Game Free Life » décrit de nombreux triangles de la vie familiale et propose ce qu’il appelle un triangle de la compassion, ainsi que des règles d’ouverture, d’écoute et de responsabilité pour construire des relations sans jeu. Ces prolongements n’ont pas plus été évalués expérimentalement que le modèle d’origine, et ils se présentent eux aussi comme des outils de travail.
Une constante traverse toutes ces propositions : remplacer les sous-entendus par des demandes explicites, et parler de ce que l’on ressent plutôt que d’agir un rôle. Pour une personne qui a du mal à identifier ou à dire ses émotions, la page consacrée au blocage émotionnel décrit ce qui rend cette étape difficile et ce qui aide à la franchir.
La place de l’hypnose, sans la surestimer
Autant l’écrire clairement : aucune étude n’a évalué l’hypnose sur le triangle dramatique. Au 7 octobre 2026, une recherche croisant les deux termes dans PubMed ne renvoie aucune référence, et le rapport d’évaluation de l’Inserm de 2015, qui fait référence en France, ne traite pas de cette question. L’hypnose ne fait pas sortir quelqu’un du triangle, et elle ne remplace ni une thérapie de couple, ni une thérapie familiale, ni un suivi psychologique.
Ce sur quoi elle peut porter, en complément, est plus concret. Les bascules du triangle se produisent souvent dans la montée de tension : c’est dans cet état qu’on se met à sauver, à se plaindre ou à accuser par réflexe. Un accompagnement peut viser cet état, et la façon de s’y préparer.
- La tension du moment. Apprendre à repérer et à faire redescendre l’agitation qui précède la réplique automatique.
- La répétition en imagination. Se représenter une scène qui revient souvent, et s’entraîner à y formuler une demande claire ou un refus calme.
- La culpabilité du Sauveur. Alléger le malaise qui pousse à intervenir dès qu’un proche va mal, pour pouvoir laisser l’autre faire sa part.
- Le sentiment d’impuissance. Retrouver, en séance, l’accès à des situations où l’on a su agir, pour sortir du « je n’y arriverai jamais ».
Ces pistes reposent sur l’expérience des praticiens, pas sur des essais comparatifs. Elles s’inscrivent dans un travail plus large, mené en parallèle avec un psychologue ou un thérapeute de couple quand la situation le demande.
Comment se passe un accompagnement
Le premier rendez-vous ne commence pas par de l’hypnose. Il sert à comprendre la situation : avec qui le scénario se répète, dans quelles circonstances, quelle place vous y occupez le plus souvent et ce que vous avez déjà essayé. Il sert aussi à vérifier que rien ne relève d’abord d’une autre prise en charge, en particulier en cas de violences, de dépression ou d’idées noires.
Le travail porte ensuite sur les moments de bascule que vous avez repérés, en s’appuyant sur des situations réelles notées entre les rendez-vous. Aucun accompagnement ne se déroule de la même façon d’une personne à l’autre, et il n’est pas possible d’annoncer à l’avance ce que le vôtre demandera.
Pour une prise en charge psychologique remboursée, le dispositif Mon soutien psy de l’Assurance Maladie s’adresse aux personnes dès l’âge de trois ans, enfants, adolescents et adultes, en souffrance psychique d’intensité légère à modérée. Vous pouvez en parler à votre médecin traitant ou prendre directement rendez-vous avec un psychologue partenaire.
Pour aller plus loin avec l’hypnose
Le triangle relie plusieurs sujets traités sur le site, et la rubrique épanouissement rassemble l’ensemble des pages de ce type :
- Le syndrome du sauveur, quand le rôle de Sauveur déborde sur toute la vie.
- La codépendance, quand l’entourage d’une personne dépendante s’organise autour de sa consommation.
- La dépendance affective, quand la peur de perdre l’autre empêche de sortir du jeu.
- Se reconstruire après une relation toxique, quand la relation a laissé des traces.
Sources
- Karpman SB. Fairy tales and script drama analysis, Transactional Analysis Bulletin, 1968;7(26):39-43 (texte intégral publié par l’auteur)
- Karpman SB. Discours de réception du prix scientifique Eric Berne 1972, Transactional Analysis Journal, janvier 1973
- Karpman SB. Les triangles de la famille alcoolique, site officiel de l’auteur
- Karpman SB. Article original, prix Eric Berne et publications, site officiel du triangle dramatique
- Lac A, Donaldson CD. Development and validation of the Drama Triangle Scale : are you a victim, rescuer, or persecutor ? Journal of Interpersonal Violence, 2022;37(7-8):NP4057-NP4081
- Choy A. The Winner’s Triangle, Transactional Analysis Journal, 1990;20(1):40-46
- McKimm J, Forrest K. Using transactional analysis to improve clinical and educational supervision : the Drama and Winner’s triangles, Postgraduate Medical Journal, 2010;86(1015):261-265
- PubMed, recherche de l’expression exacte « drama triangle » (consultée le 7 octobre 2026)
- Arrêtons les violences, gouvernement. J’ai besoin d’aide : le 3919 Violences Femmes Info et le 17
- Assurance Maladie. Remboursement de séances chez le psychologue : dispositif Mon soutien psy
- Inserm. Évaluation de l’efficacité de la pratique de l’hypnose, 2015
Que désigne le triangle dramatique en psychologie ?
C’est un modèle de l’analyse transactionnelle, publié par le psychiatre Stephen Karpman en 1968. Il décrit trois rôles que des personnes en conflit prennent tour à tour : le Persécuteur, qui accuse, le Sauveur, qui aide à la place de l’autre, et la Victime, qui se sent impuissante. Ce n’est pas un diagnostic, c’est une grille de lecture des relations.
Comment sortir du triangle dramatique dans son couple ?
En repérant d’abord la place que l’on prend le plus souvent, puis en changeant sa façon d’y répondre : formuler une demande claire plutôt qu’une plainte, demander ce dont l’autre a besoin avant d’aider, dire ce que l’on veut plutôt que ce que l’autre fait mal. Si les disputes restent bloquées, une thérapie de couple peut aider. En cas de violences, le modèle ne s’applique pas : le 3919 écoute et oriente.
Peut-on être à la fois sauveur et victime ?
Oui, et c’est même le cœur du modèle. Selon Karpman, il n’y a pas de drame sans changement de rôle. Un Sauveur dont l’aide est rejetée se sent souvent incompris et passe Victime, avec des phrases comme « après tout ce que j’ai fait pour toi ». Chacun a un rôle de départ préféré, mais passe ensuite par les deux autres.
Existe-t-il un test pour savoir quel rôle on joue ?
Un questionnaire a été validé scientifiquement : celui d’Andrew Lac et Candice Donaldson, publié en 2022 et testé sur trois échantillons d’adultes américains. Il sert à la recherche et n’a pas de version française validée à notre connaissance. Les tests en ligne non référencés donnent une indication, pas une mesure ; se poser la question de sa place à chaque dispute est souvent plus utile.
Ce modèle a-t-il été validé scientifiquement ?
Pas au sens expérimental. Il est né en 1968 dans un séminaire de thérapeutes et n’a jamais été évalué par des essais. La seule étude de validation d’un questionnaire que nous ayons trouvée, publiée en 2022, montre des associations avec l’anxiété, le stress et la dépression, sans établir de lien de cause. C’est un outil de compréhension utile, pas un fait établi.





