Hypnose-spectacle

Deux pratiques portent le mot « hypnose » et se ressemblent en apparence : dans les deux cas, une personne en guide une autre par la parole, et dans les deux cas la relation est franchement dirigiste. C’est ce qui alimente la confusion la plus tenace du domaine, celle qui fait hésiter avant de pousser la porte d’un cabinet. Pourtant, la ligne de partage ne passe pas là où on l’imagine. Elle ne tient ni à la technique employée, ni au talent de celui qui l’exerce : elle tient au cadre dans lequel la pratique s’inscrit, et à ce que ce cadre autorise ou interdit.

Le rapport d’expertise de l’Inserm sur l’hypnose, remis en juin 2015 à la Direction générale de la santé, consacre plusieurs passages à cette distinction. Il y ajoute un élément que l’on trouve rarement dans les présentations grand public : les praticiens se sont donné une règle écrite qui leur interdit de se produire en spectacle. Cette page reprend la question à partir de ce document.

Ce que recouvre le terme, et d’où il vient

L’approche dite classique, ou traditionnelle, est l’ancêtre des méthodes pratiquées aujourd’hui. Sa caractéristique tient à la position qu’elle installe : le praticien conduit, le sujet suit. Les suggestions sont directes, formulées à l’impératif, et l’autorité de celui qui parle fait partie du dispositif. C’est cette asymétrie que l’hypnose ericksonienne remettra plus tard en cause, en misant sur la coopération plutôt que sur l’ascendant.

L’histoire du mot lui-même réserve une surprise. On attribue couramment sa création à James Braid, médecin écossais, qui l’aurait forgé en 1843 par référence à Hypnos, divinité grecque du sommeil. Le rapport de l’Inserm apporte une correction : le préfixe « hypn » était déjà employé par le baron Étienne Félix d’Hénin de Cuvillers dès 1819, soit près d’un quart de siècle plus tôt. La paternité de Braid, reprise de site en site, est donc une simplification.

Une autre idée reçue mérite d’être corrigée au passage : cet état n’est pas un sommeil léger. Le rapport le définit comme un état qui n’est ni un état de vigilance, ni un état de sommeil. L’étymologie a induit en erreur pendant deux siècles.

Gravure ancienne illustrant une seance d hypnose classique

Une pratique née dans les blocs opératoires

Avant d’être une thérapie de la parole, cette approche a d’abord servi d’anesthésie. Le rapport rappelle qu’une mastectomie réalisée pendant un « sommeil magnétique » par le docteur Jules Choquet a fait l’objet d’une gravure en 1834. Plus frappant encore, le chirurgien anglais James Esdaile, qui l’employait à grande échelle à Calcutta au milieu du XIXe siècle, a rapporté une chute de la mortalité opératoire de 45 % à 5 %.

Ces chiffres sont des observations d’époque, rapportées telles quelles par le rapport, sans les garanties méthodologiques d’un essai contemporain. Ils situent néanmoins l’origine de la discipline : le soin, et non la scène.

Charcot contre Bernheim : la querelle qui a tout décidé

À la fin du XIXe siècle, deux lectures s’affrontent, et l’issue de ce débat explique pourquoi le soin l’a emporté sur le spectacle.

Jean-Martin Charcot, à la Salpêtrière, travaille sur l’hypnose et l’hystérie. Il reproduit sous hypnose l’apparition et la disparition de symptômes, et démontre ainsi que les paralysies hystériques ne relèvent pas d’une lésion organique mais de ce qu’il nomme une « lésion dynamique fonctionnelle ». Sa conclusion, en revanche, est restrictive : pour lui, l’état hypnotique est propre aux hystériques.

Hippolyte Bernheim, à Nancy, s’y oppose frontalement. Il y voit un phénomène ordinaire, accessible à chacun, et surtout susceptible d’applications thérapeutiques. C’est sa position qui a prévalu, et c’est sur elle que repose l’usage médical actuel. Milton Erickson prolongera cette ligne au XXe siècle, en insistant sur la relation entre le sujet et le thérapeute plutôt que sur l’autorité de ce dernier.

Retenir ce partage évite un contresens fréquent : l’approche traditionnelle n’a pas été remplacée parce qu’elle était inefficace, mais parce que la conception dirigiste de la relation a été abandonnée au profit d’une conception coopérative. Le détail des méthodes issues de ce second courant est traité sur notre page consacrée à l’hypnose ericksonienne.

La scène : même autorité, aucun cadre de soin

L’hypnose de spectacle s’appuie sur la même relation dirigiste. La différence est ailleurs : elle ne s’exerce pas dans un cadre thérapeutique. La séance se déroule devant un public, avec un objectif de divertissement, et la phase d’induction y est délibérément mystifiée. Le spectateur ne peut pas savoir quelle méthode est employée, ce qui est précisément l’effet recherché.

Cette dimension scénique a beaucoup fait pour la notoriété du mot, à travers les émissions de télévision et les vidéos qui circulent. Elle a aussi façonné l’imaginaire dont les praticiens héritent au quotidien : l’idée d’une volonté suspendue, d’une personne agie à son insu, d’un pouvoir détenu par celui qui parle.

La règle que les praticiens se sont donnée

C’est ici que le rapport de l’Inserm apporte l’élément le plus concret, et le moins connu. Il reproduit un code de déontologie de la pratique hypnotique, dont un point ne laisse aucune marge d’interprétation :

L’hypnose ne sera pas utilisée comme une forme de distraction. Tout particulièrement, toute participation à des spectacles publics, ludiques sera proscrite.

Code de déontologie cité dans le rapport de l’Inserm, « Évaluation de l’efficacité de la pratique de l’hypnose », juin 2015

Le même texte pose deux autres exigences : le praticien doit détenir les diplômes qui l’autorisent à exercer dans le champ où il intervient, et il ne doit ni faciliter ni soutenir la pratique de l’hypnose par des personnes non qualifiées, ce qui inclut l’enseignement des techniques à un public non qualifié.

Autrement dit, la séparation entre les deux univers n’est pas une préférence de sensibilité ni un argument commercial. Elle est inscrite dans les règles que la profession s’applique à elle-même.

Ce que cette page affirmait auparavant, et pourquoi c’est retiré

Dans sa version précédente, cette page présentait la pratique scénique comme « idéale pour sensibiliser les gens à l’apprentissage de l’hypnose ». Cette phrase est retirée, et il nous semble plus honnête d’expliquer pourquoi que de la faire disparaître en silence.

Elle contredit directement le code de déontologie cité ci-dessus, qui proscrit la participation à des spectacles publics et interdit d’enseigner ces techniques à un public non qualifié. Une pratique dont la règle professionnelle exclut expressément la dimension ludique ne peut pas être présentée, dans le même mouvement, comme une bonne porte d’entrée vers l’apprentissage. La popularité que le spectacle procure au mot est un fait constatable ; en faire un outil de sensibilisation était un jugement de valeur que rien ne soutenait.

Quatre pratiques que l’on confond, et qu’il faut séparer

L’opposition en deux termes est encore trop grossière. Dans son rapport d’expertise annexé au document de l’Inserm, la docteure Élisabeth Fournier-Charrière, pédiatre spécialiste de la douleur et praticien hospitalier au CHU Bicêtre (AP-HP), distingue quatre choses. Elle écrit que la méthode thérapeutique « doit être bien distinguée d’autres formes d’hypnose comme l’hypnose de spectacle, qui amuse ou inquiète, également de l’hypnose avec emprise, susceptible des pires dérives, ou encore des transes chamaniques traditionnelles dans certains pays ».

PratiqueFinalitéCadreCe qui la distingue
Hypnose médicale et thérapeutiqueSoinProfessionnel de santé ou praticien qualifié, dans son champ de compétenceSeule à faire l’objet d’une évaluation scientifique et d’un code de déontologie
Hypnose de spectacleDivertissementScène, publicInduction volontairement mystifiée ; proscrite aux praticiens par leur code
Hypnose avec empriseDominationAucunQualifiée dans le rapport de « susceptible des pires dérives »
Pratiques rituelles traditionnellesCulturelle, rituelleCommunautaireRelève de l’anthropologie, hors du champ du soin

La troisième ligne est celle qui compte pour le grand public. Le risque réel n’est pas le numéro de scène, encadré et annoncé comme tel : c’est la situation où des techniques de suggestion sont employées hors de tout cadre, sur une personne qui n’a pas consenti à un soin. Le rapport de l’Inserm le formule en des termes mesurés mais nets, en concluant sur la sécurité que les études sont rassurantes tout en appelant à rester vigilant sur les dérives éthiques que les techniques de suggestion peuvent entraîner.

Faute de réglementation, ce qui protège le patient

Le point le plus utile du rapport, pour qui cherche un accompagnement, est administratif. L’Inserm constate que le statut d’hypnothérapeute n’est pas réglementé et recouvre donc des praticiens aux qualifications très différentes. Les formations sont elles-mêmes hétérogènes : le rapport dénombre une douzaine de formations universitaires, à cette date non reconnues par l’Ordre des médecins, auxquelles s’ajoutent de nombreuses formations associatives et privées, certaines réservées aux professions de santé, d’autres ouvertes à un public plus large.

La conséquence est directe : le titre affiché ne renseigne pas sur la compétence. Le rapport recommandait d’ailleurs une réglementation des pratiques, au même titre que pour les autres soins non conventionnels. En l’absence de celle-ci, les repères disponibles sont la formation initiale du praticien, le champ dans lequel il accepte d’intervenir, et sa capacité à dire ce qui ne relève pas de sa compétence. Nous détaillons ces critères sur notre page comment choisir son hypnotiseur.

Pour aller plus loin avec l’hypnose

Sources

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William Charron s’intéresse depuis de nombreuses années à l’hypnose et à ses applications thérapeutiques.

William Charron

Passionné par le bien-être et le développement personnel, je m’intéresse depuis de nombreuses années à l’hypnose et à ses applications thérapeutiques.

  • Quelle est la différence entre l'hypnose classique et l'hypnose de spectacle ?

    Les deux reposent sur une relation dirigiste, où le praticien conduit et le sujet suit. La différence tient au cadre : l’approche classique s’inscrit dans une visée de soin, le spectacle dans une visée de divertissement, devant un public, avec une induction volontairement mystifiée. Le rapport de l’Inserm de juin 2015 reproduit d’ailleurs un code de déontologie qui proscrit aux praticiens toute participation à des spectacles publics.

  • Un hypnothérapeute peut-il se produire en spectacle ?

    Le code de déontologie cité dans le rapport de l’Inserm est explicite : l’hypnose « ne sera pas utilisée comme une forme de distraction » et « toute participation à des spectacles publics, ludiques sera proscrite ». Le même texte demande au praticien de détenir les diplômes qui l’autorisent à exercer dans son champ d’intervention, et de ne pas enseigner ces techniques à un public non qualifié.

  • Le statut d'hypnothérapeute est-il réglementé en France ?

    Non. Le rapport de l’Inserm constate que ce statut n’est pas réglementé et recouvre des praticiens aux qualifications très différentes. Les formations sont elles-mêmes hétérogènes : une douzaine de formations universitaires, à la date du rapport non reconnues par l’Ordre des médecins, auxquelles s’ajoutent de nombreuses formations associatives et privées. Le rapport jugeait souhaitable une réglementation des pratiques.

  • L'hypnose classique est-elle encore pratiquée aujourd'hui ?

    Elle a été largement supplantée par les approches issues du courant d’Hippolyte Bernheim puis de Milton Erickson, qui ont abandonné la relation d’autorité au profit d’une relation de coopération. Ce n’est pas son efficacité qui a été mise en cause, mais sa conception de la relation entre le praticien et la personne accompagnée.

  • Qui a inventé le mot « hypnose » ?

    On l’attribue habituellement à James Braid, médecin écossais, en 1843, par référence à Hypnos, divinité grecque du sommeil. Le rapport de l’Inserm nuance cette attribution : le baron Étienne Félix d’Hénin de Cuvillers employait déjà le préfixe « hypn » dès 1819, soit près d’un quart de siècle plus tôt.

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